Partagez !
Share On Facebook

 

 

 

 

Jag Mandir Palace, Udaipur, Rajasthan – 1873

 

 

Extrait de Elaborations indiennes du temps (extrait)

Gilles Tarabout

Paru dans Les Calendriers. Leurs enjeux dans l’espace et dans le temps, dir. Jacques Le Goff, Jean Lefort et Perrine Mane (Colloque de Cerisy du 1er au 8 juillet 2000), Paris, 2002, Somogy éditions d’art, pp. 193-204]

 

Les données calendaires les plus anciennes, en Inde, remontent à la période védique, correspondant à la diffusion au cours des deux millénaires précédant notre ère d’une culture qui nous est connue par une vaste littérature rituelle en sanskrit – hymnes, manuels de rituel, recueils de formules, spéculations diverses. Plusieurs de ces textes forment une Révélation, où réside tout savoir. Les conceptions du temps en Inde sont ainsi souvent affirmées être toutes d’origine védique, et bien des astrologues assurent pratiquer une « astrologie védique » – synonyme alors « d’astrologie hindoue ». C’est au prix d’une certaine simplification.

 

Dans le védisme ancien, le monde résulte d’un sacrifice primordial, et son ordre est entretenu par l’activité sacrificielle des hommes – cela vaut pour le temps. Certains rites solennels nécessitent par exemple la construction d’un autel du feu au moyen de briques empilées. Cet « empilement du feu » est l’objet de nombreuses interprétations :

 

C’est le symbolisme temporel qui est le plus riche. Les briques sont les jours, les couches les cinq saisons de l’année indienne, et l’édifice complet l’année. Au temps indistinct, succession d’instants en vrac, la construction de l’autel, la reconstitution de Prajâpati [le « Seigneur des créatures », l’être initial], substitue un temps réglé, scandé par les rites qui donnent leur sens à chaque période et à chaque articulation. L’année est la «vérité» du temps, car c’est dans l’année que se déroule le cycle complet des rites (Charles Malamoud 1989).

 

L’accomplissement et la répétition des sacrifices ne font pas que produire l’ordre du temps, ils génèrent les divisions de l’univers – mondes, orients, classes d’êtres, catégories sociales, officiants du rituel, parties du corps humain, mètres poétiques, etc. Entre elles, des congruences multiples. Par exemple, cinq saisons sont mises en rapport chacune avec un orient (plus le zénith), un type de métrique, un type de stance, un type de chant, une divinité, un principe fonctionnel ordonnant les divisions sociales. Ces congruences reposent sur des spéculations numériques. Année et corps humain, par exemple, ont des parties en nombre identique. « L’année c’est l’homme. » Pourquoi ? Parce que dans l’année il y a du deux sous forme de jour et de nuit, dans l’homme il y a du deux sous forme de souffle; il y a du trois (saisons/ souffles), du cinq (saisons/ souffles), du six (saisons/ souffles), du sept (saisons/ souffles), du douze (mois/ souffles), du treize (mois/ souffles+nombril), du vingt-quatre (quinzaines/ orteils+membres), du vingt-six (quinzaines/ orteils, membres et pieds), du 360 (jours/ os), du 720 (jours et nuits/ os et moelle), etc. Ce qui est posé ce sont des totalités, l’homme, l’année, qui peuvent être diversement subdivisées. Cette pensée qui procède par classes d’équivalences, aux définitions variables, est par là même une pensée du qualitatif et de ce qui est concordant, approprié. Au-delà du védisme et de toute pratique sacrificielle, ces traits – nature qualitative de découpages temporels variables, entrant dans des réseaux de congruence étendus – sous-tendent jusqu’à aujourd’hui les conceptions et les usages religieux du temps.

 

 

Le calendrier védique ancien aurait été luni-solaire. Sans entrer dans le détail de ses subdivisions, soulignons pour le présent propos que les tithi et les naksatra sont connus (bien qu’évalués un peu différemment des calculs ultérieurs) – les naksatra ayant un usage plus important qu’aujourd’hui, car repérant non seulement la position de la lune, mais aussi celles du soleil et des planètes. Ces dernières, au nombre de cinq (mais les textes sont d’interprétation contestée sur ce point), n’interviennent guère dans les procédures divinatoires, où ce sont les présages et « signes » divers qui ont une grande importance. Les signes zodiacaux ne sont pas mentionnés, et l’établissement d’horoscopes semble inconnu.

 

Le premier texte d’astronomie à nous être parvenu a pu être rédigé pour l’essentiel 400 ans avant notre ère. Par rapport aux époques antérieures, notons l’établissement d’une règle de concordance entre nombres entiers d’années solaires, de jours civils, de mois lunaires, et de tithi sur un cycle de cinq ans, appelé yuga (première occurrence du mot en contexte astronomique, pour désigner le plus petit commun multiple de plusieurs périodicités). Certains éléments astronomiques et mathématiques laissent penser à une influence mésopotamienne – hypothèse vivement contestée par les milieux nationalistes hindous. D’autres textes rédigés au tournant de notre ère suggèrent qu’une telle influence a pu jouer aussi dans le développement de méthodes divinatoires fondées sur la position de la lune par rapport aux naksatra. Quelle que soit leur origine, ces méthodes témoignent de besoins nouveaux en matière de divination : l’orthodoxie védique a été profondément repensée, voire contestée par le jaïnisme et le bouddhisme, et il ne s’agit plus tant désormais de régler une activité sacrificielle que de révéler le destin des personnes, des cités ou des royaumes. Cependant, cette astrologie ne recourt pas au calcul et à l’interprétation du mouvement des planètes, ni à un zodiaque à douze divisions.

 

L’astronomie trigonométrique indienne, et l’astrologie mathématique qui lui est liée, apparaissent dans des traités rédigés à partir du IIe siècle de notre ère. Les conceptions et les techniques qui y sont exposées forment un tout déjà constitué et cohérent, et sont presque identiques (parfois, même, dans la terminologie) à celles qui s’étaient progressivement élaborées dans le monde hellénique puis romain, ce qui suggère un emprunt. Ces méthodes ont été d’abord assimilées et réélaborées par les astronomes du royaume d’Ujjain, dans le centre-ouest du pays, vers les IIe-IIIe siècles de notre ère – le méridien de cette ville est resté méridien de référence pour l’Inde dans la plupart des traités, sous le nom (quelque peu trompeur) de « méridien de Lanka ».

 

Elles se sont ensuite diffusées dans le reste du sous-continent, peut-être en relation avec l’expansion de l’empire Gupta, qui conquiert Ujjain au IVe siècle et dont les souverains ont largement patronné les activités intellectuelles et artistiques. Les canons astronomiques indiens ne sont cependant rédigés qu’à partir du VIe siècle, donnant lieu jusqu’au XIXe siècle à une immense littérature (plus de 100 000 manuscrits selon D. Pingree) répartie essentiellement en traités fondamentaux (avec leurs commentaires) et en manuels de corrections, ainsi qu’en tables numériques et quelques descriptions d’instrumentation. D’abord réservée au roi et à une élite, cette astronomie/astrologie savante va se populariser dans pratiquement toutes les couches de population. Sa pratique demeure cependant affaire de professionnels, qui se recrutent essentiellement dans le milieu brahmanique : la transmission de ce savoir s’effectue en sanscrit, par un enseignement oral de maître à disciple, les innombrables écrits étant surtout des aides mémoires consignant sous forme très codifiée préceptes et calculs.

 

L’introduction du calcul trigonométrique, qui sera ensuite perfectionné en Inde, permet l’application de techniques mathématiques fines pour déterminer le mouvement des planètes, et s’accompagne d’autres nouveautés qui ont durablement marqué la pratique de l’astronomie calendaire et de l’astrologie en Inde : adoption de la semaine de sept jours, du zodiaque à douze signes, d’une astrologie concernant l’influence attribuée aux planètes, et du calcul de grands cycles cosmogoniques.

 

La semaine de sept jours, où chaque jour est présidé par une divinité planétaire selon un ordre précis, largement diffusée dans l’empire romain vers le IIIe siècle, est connue en Inde au début du IVe siècle ; elle n’est de pratique épigraphique courante et générale que vers les IXe-Xe siècles, tout en étant assez tôt étroitement intégrée aux pratiques religieuses. C’est l’un des « cinq membres » de base des almanachs.

 

L’introduction du zodiaque à douze signes s’accompagne d’une théorie des influences planétaires initialement étrangère à l’Inde, mais rapidement adaptée à une mythologie proprement indienne et développée alors de façon autonome. Un poème du IIIe siècle, composé à la cour d’Ujjain, et rapportant la traduction sanskrite antérieure d’un traité grec, montre le soleil, la lune et les cinq premières planètes divinisées et pourvues des caractéristiques psychologiques de la tradition hellénistique. Ces caractéristiques feront rapidement place à une iconographie et à des attributs plus indiens.

 

Dès le VIe siècle, les planètes ont acquis leurs traits mythologiques et sont totalement assimilées aux spéculations religieuses, comme en témoignent les collections « d’Antiquités » des Matsyapurana et Agnipurana. Aux sept astres de base s’ajoutent bientôt deux autres, « invisibles », par réinterprétation de notions védiques : Rahu, personnifiant autrefois les éclipses, sera assimilé au nœud ascendant de la lune (début du VIe siècle), tandis que Ketu, personnification des comètes et des phénomènes atmosphériques occasionnels, en sera le nœud descendant (fin du VIe). L’ensemble formera le groupe des « neuf planètes » auquel recourt, maintenant encore, l’astrologie. La diffusion de ces théories est progressive : les premières figurations des planètes, encore au nombre de sept, datent du début du VIe siècle ; trois cents ans plus tard, au nombre de neuf, elles sont régulièrement sculptées dans les temples du nord de l’Inde.

 

Enfin, dès la fin du Ve siècle, les nouveaux outils mathématiques et astronomiques vont donner aux spéculations plus anciennes sur les cycles cosmiques une ampleur inconnue jusqu’alors. La détermination d’alignements planétaires généralisés, calculés et projetés dans le passé à partir d’une estimation du mouvement moyen des astres, aboutit à des chiffres colossaux : l’une des théories les plus courantes, établie au début du VIIe siècle, considère l’ère dans laquelle nous nous trouvons, le Kali yuga, comme la plus brève (432 000 ans) – et moralement la pire – d’un ensemble de quatre yuga dont la durée totale est de 4 320 000 années ; cet ensemble est lui-même le 1/1 000 d’un cycle d’ordre supérieur, le kalpa. Diverses spéculations cosmogoniques s’y greffent.

 

Ce comput, pour important qu’il soit devenu dans les spéculations religieuses et philosophiques, n’est cependant connu dans son détail que de peu de personnes. Ce qui est par contre très largement répandu est le sentiment d’un déclin progressif du monde : nous vivons (l’Inde ne fait pas exception) dans la pire des époques, ce qui se traduit populairement par des assertions comme « dans ma jeunesse ce n’était pas ainsi, maintenant c’est le Kali yuga« . A notre échelle, la temporalité des yuga n’est pas tant perçue comme cyclique, que comme vecteur d’une déchéance générale.

 

Techniquement, le calcul des yuga a une incidence directe sur la détermination des positions planétaires : connaissant le nombre total de révolutions d’une planète durant le yuga (tel qu’il est indiqué par les traités) et sachant le nombre de jours écoulés depuis son début, une règle de trois permet d’obtenir la position de cette planète au jour voulu. Planètes, tithi et naksatra sont comme précalculés, les computs ne manipulant que des nombres entiers : la méthode est ainsi d’utilisation aisée. Mais elle ne s’accorde pas nécessairement avec l’expérience. Les calendriers religieux y recourent en tenant compte des corrections apportées par le passé quand l’observation – notamment lors des éclipses – venait contredire de façon trop flagrante la théorie (ces corrections représentent une partie importante de la littérature astronomique). Cette tension entre abstraction numérique, fondée sur l’autorité de traités anciens, et observation, régulièrement pratiquée en Inde, ne s’est jamais vraiment résolue. C’est que les spéculations sur le temps ont été immémorialisées, attribuées à des Voyants mythiques, et que nombre de prescriptions rituelles interfèrent : les moments appropriés aux actes à accomplir sont fixés par toute une littérature des « Traités du dharma » (la loi, l’ordre socio-cosmique), qui reproduisent les données établies lors du développement de l’astronomie d’influence gréco-latine, dont ils sont contemporains. Les décalages entre observations et extrapolations ont régulièrement donné lieu à des controverses, qui restent d’actualité : peut-on ou non modifier des computs à usage religieux lorsqu’ils s’avèrent contraires à l’observation ? Une majorité d’érudits traditionnels s’y oppose actuellement, car il ne serait alors plus possible d’exécuter les rites selon les Traités – il s’agit alors d’un enjeu identitaire touchant à « l’héritage et à la culture nationale ».

 

Pour conclure cet aperçu historique, j’aimerais revenir sur un fait déjà mentionné : à l’étape initiale de la diffusion des calculs des positions planétaires, les textes qui les élaborent ne sont pas les mêmes que ceux qui prolongent les spéculations antérieures sur les tithi et les naksatra. Les deux domaines seront ensuite pris en charge par des traités communs, mais l’observation actuelle suggère néanmoins, dans l’usage, le maintien d’un contraste implicite.

 

 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes

Nouveau cours de jeudi matin….

Partagez !
Share On Facebook

YOGA ASHTANGA BRUXELLES :ushtra asana

 

Nouveau cours de Yoga le jeudi matin de 9h à 10h30…..suivre le lien