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jardin de plaisance

Le yoga de l’amour


Yoga Iyengar Integral Kundalini Viviyoga à Bruxelles

Le Kāmasūtra et la « pulsion shastrique » en Inde


(Elizabeth Naudou, Université de Provence, voir en bas de texte)


Le mot « shastrique » fait référence au traité (śāstra) d’où sont issus les Kāmasūtra, (plus généralement appelé le Kāmasūtra), « aphorismes sur l’amour » : le Kāmaśāstra, « traité sur l’amour ». Qui dit śāstra, dit, en Inde, exposé religieux ou scientifique, d’où l’expression « pulsion shastrique » que l’on pourrait rendre par « pulsion encyclopédique énumérative et classificatoire ». Le but de cet exposé est de replacer le texte dans cette structure mentale typiquement indienne, qui reflète un goût pour les nombres et par conséquent pour l’activité ludique qui l’accompagne. N’oublions pas que les mathématiques doivent beaucoup à l’Inde.


Soulignons aue c’est un Indien, Āryabhata, qui, le premier, dans un traité datant de 499 ap. J.C., l’Āryabhatiya, a  mentionné le zéro et la numération de position, qui, d’ailleurs, existaient en Inde avant lui, et que, au XXIe siècle, les Indiens sont parmi les premiers informaticiens au monde.


Le Kāmasūtra, « aphorismes sur l’amour », n’est pas un ouvrage érotique, mais un traité d’érotologie, rédigé en sanskrit. C’est une œuvre classique, au même titre que les autres traités,  ceux de droit, de médecine, d’astronomie, de mathématiques… Il se présente comme un texte encyclopédique descriptif, au style schématique et figé, ouvrage qui se veut précis, rigoureux,  sans élément d’ordre passionnel. Le mot kāma signifie « plaisir, souhait, désir, satisfaction charnelle, volupté, amour ». sūtra veut dire «  fil ». C’est le fil du collier et en même temps les perles du collier. Traditionnellement, c’est le fil qui reliait les pages des manuscrits faites en feuilles de palmier. C’est le fil conducteur d’un raisonnement ou d’un exposé. Un sūtra est un texte condensé, qui exige des commentaires. Les sūtra sont des fils mnémoniques pour guider l’enseignement oral selon la vieille tradition d’enseignement de maître à disciple. yoga Iyengar


Il fut écrit vraisemblablement au IVe siècle de notre ère, dans cette phase la plus brillante de l’histoire indienne à laquelle a donné son nom la dynastie Gupta. Ces souverains, grands mécènes, ont fait de leur cour, réputée pour son grand raffinement, un lieu privilégié de rencontres entre les différents arts.


C’est le plus ancien traité d’érotologie que nous connaissions ; d’autres traités en sanskrit furent rédigés à date plus récente, comme le Koka sāstra (appelé aussi Ratirahasya), «  La science de la volupté », de Kokkola (XIIe s. ?) ; l’Ananga ranga, « Le théâtre de l’amour », de Kalyāniamalla (XVIe s.), traité d’érotique et d’eugénétique. Le Kāmasūtra a fait l’objet – comme il se doit dans la tradition indienne – de plusieurs commentaires, dont trois sont connus. Le plus ancien et le plus réputé est celui attribué à Yaśodhara, le Jayamangala , « La réjouissance de la victoire » (XIIIe s.). yoga Iyengar et Integral


Nous ne savons pas grand-chose de l’auteur, Mallanaga Vātsyāyana, mais il était vraisemblablement de caste brahmanique et aurait vécu à Pataliputra au IVe siècle de notre ère. Nous apprenons, comme il le dit à la fin de l’ouvrage en parlant de lui-même, qu’il a composé le Kāmasūtra en s’inspirant des ouvrages de ses prédécesseurs : « C’est après s’être instruit et inspiré de l’œuvre des Bābhravya, que Vātsyāyana a composé le Kāmasūtra selon les règles des écritures sacrées » (Kāmasūtra, VII.2. 56). Il ajoute qu’ « Il a  réalisé ce travail dans la chasteté et la méditation suprême pour l’amour de la vie dans le monde, mais il ne l’a pas fait par amour de la passion ».(Kāmasūtra, VII.2. 57).Yoga kama sutra 1


Le but est de fournir aux amants (en dehors et au sein de la vie conjugale) et aux courtisanes les règles du plaisir pour vivre en harmonie. Il est conçu à l’usage du nāgarika, le « citadin », des femmes en général (mariées ou non, courtisanes ou non, princesses ou non), mais aussi à l’usage des écrivains, dramaturges et poètes. L’activité sexuelle est considérée comme un devoir religieux. Elle s’inscrit dans le devoir qu’a chaque individu de s’accomplir pleinement dans cette vie, d’atteindre cette réalisation personnelle qui fait mouvoir la roue du dharma, la roue de «  l’ordre universel ».


L’accomplissement, la satisfaction dans chaque domaine de la vie est, pour les Indiens, la caractéristique même d’une société civilisée. Déjà dans le Veda, des hymnes sont consacrés aux charmes de l’amour, aux remèdes, aux recettes…dans le but d’obtenir une vie familiale harmonieuse. Il s’agit d’être en harmonie avec l’univers. Le mot qui définit l’hindouisme et ses applications est le mot sanatanadharma, le « dharma éternel ». Mais c’est la participation personnelle (de l’ordre de l’action, de la morale, du droit, de la religion) à l’ordre universel tant qu’il durera, le svadharma, le « dharma personnel », qui le nourrit et le renforce, le but suprême étant moksa, la « délivrance », la « libération », le « salut ».


Dans ce monde, les activités sont réparties en trois grands domaines (trivarga), qui sont les objectifs de ce monde : dharma,  le «  devoir », artha, l’ « intérêt », kāma, le «  plaisir », et en particulier le plaisir sexuel. A ces domaines se rattachent trois grands textes : les  śāstra, «  sciences » enseignées sous forme de traités didactiques, d’où la traduction de śāstra par « traité » : le Dharmaśāstra, l’Arthaśāstra, le Kāmaśāstra. Le Dharmaśāstra, ou « Traité sur la loi » est un exposé de prescriptions sociales, rituelles, religieuses. L’Arthaśāstra, « Traité  du profit, de l’intérêt », énumère toutes les lois immémoriales en droit, politique, économie, diplomatie et guerre. Le Kāmaśāstra, « Traité sur l’amour », tel qu’il a pu exister avant l’ouvrage de Vātsyāyana, décrivait les multiples règles de la science amoureuse. Il est à noter que ces trois écoles portent l’influence d’une atmosphère scolastique et d’une vision historique commune, le Kāmaśāstra étant très proche de l’Arthaśāstra, dont il a certainement subi l’influence.

yoga iyengar & kundalini

Le texte : démembrement et dénombrement


Le texte débute par une invocation, d’ordre quasiment religieux, aux trois buts : dharma, artha, kāma. Le Kāmasūtra de Vātsyāyana est un condensé d’une œuvre réputée de création divine : dans les premières lignes du livre I, l’auteur nous dit que le Créateur, lorsqu’il créa les êtres vivants, composa en 100 000 chapitres les trois buts humains.


Voici ce qu’il écrit au début du livre I :


« Prajāpati, le Seigneur des créatures, lorsqu’il créa les hommes, composa en 100 000 chapitres les moyens de parfaire les trois buts de la vie sociale, la loi, l’intérêt, le plaisir.  Manu, le fils de l’Un né de soi même, consacra un livre à l’un d’eux, le Dharmaśāstra, Brhaspati un livre à part sur la prospérité, le profit, l’Arthaśāstra, et Nandin, le taureau-véhicule du Dieu Śiva, fit un livre à part, de 1000 chapitres, le Kāmaśāstra, que Śvetaketu réduisit à 500 chapitres, et ensuite les Bābhravya (les fils de Babhru, du pays de Pañcāla) le coupèrent en 150 chapitres regroupés en 7 parties : généralités, union sexuelle, jeunes filles vierges, femmes mariées, femmes des autres hommes, courtisanes, pratiques secrètes. Dattaka fit le livre 6 sur les courtisanes…En réponse à cela, Chārāyana fit le livre sur les généralités, Suvarnanābha sur l’union sexuelle, Ghotakamukha sur les jeunes filles vierges, Gonardiya sur les femmes mariées, Gonikaputra sur les femmes des autres hommes, et Kuchumara sur les pratiques secrètes. Lorsque plusieurs chercheurs l’eurent ainsi divisé en fragments, le texte fut presque détruit. Parce que les membres amputés du texte que Dattaka et les autres divisèrent sont seulement des parties de l’ensemble, et parce que le texte des Babhravya est aussi long qu’ardu à étudier, Vātsyāyana condensa le sujet entier en un petit volume, et, remplissant quelques lacunes, composa le  Kāmasūtra » (I.1.1-14).


L’histoire du Kāmaśāstra est donc celle d’un démembrement. Vātsyāyana est celui qui a reconstitué l’unité perdue, il est non seulement l’auteur, le compilateur, mais il assure la fonction réintégratrice, unificatrice. Il en rassemble les membres (anga), nous livre les morceaux recollés, recollés par un fil (sūtra), celui  du plaisir amoureux. Kāma est, dans l’hindouisme, la personnification même de l’amour. Il est le Dieu de l’amour, également appelé ananga, « sans membres », « désincarné ». Ce surnom est justifié traditionnellement par un mythe, celui de la réduction en cendres des membres du Dieu-amour par le Dieu Śiva-ascète (Brahmavaivartapurāna, 2e partie, XXXIX, 42-54).

khaguratro orissa X


De même, dans la mythologie indienne, la totalité de la création est issue du démembrement d’une victime primordiale. Cette victime c’est l’Homme. Un hymne du Rig – veda,  le purusasūkta, l’ « Hymne à l’Homme », décrit cet homme, ce géant primordial, qui est aussi l’univers :


« L’Homme a 1000 têtes, 1000 yeux, 1000 pieds, après avoir couvert la Terre de toutes parts, il a débordé de 10 doigts…Lorsqu’ils (les dieux) divisèrent l’homme, en combien de parties l’ont-ils arrangé ?…Sa bouche fut le brahmane, de ses bras on fit le guerrier, ses jambes, c’est le laboureur, le serviteur naquit de ses pieds …L’Air est issu de son nombril, de sa tête le Ciel s’est développé, de ses pieds la Terre, de son oreille les Régions : ainsi se constitua le monde » (Rig-veda, 10, 90)


Ce mythe, qui se retrouve dans des traditions religieuses très éloignées  de l’Inde, revêt ici une signification évidente : il s’agit de la totalité primordiale brisée et fragmentée par l’acte de la création. La métaphore met en relief totalité, pluralité et unité. Le Kāmasūtra, en découpant, en dénombrant (abondance de livres, chapitres, sections, passages), vise d’une certaine manière à l’exhaustivité, et au recouvrement de la totalité.


Voici le contenu résumé du Kāmasūtra : yoga Iyengar in Brussels


1er livre, sur les généralités


Sommaire : énumération des 7 livres, avec leur contenu (en chapitres et sujets).

A la fin du sommaire, Vātsyāyana nous dit : « Ainsi le texte a 64 sections, en 36 chapitres, en 7 livres, consistant en 1250 passages (I.1. 4-23). C’est là le sommaire du texte », et il ajoute : « Maintenant qu’il a été résumé brièvement, il sera décrit en détails, puisque les hommes avisés du monde aiment qu’on leur dise les choses sous deux formes : réduite et développée. »


Moyens de réaliser les trois buts de la vie : chaque but s’insère dans un tiers du temps de vie estimé pour l’homme (cent ans).


Exposé des 64 arts :

connaître la danse, la peinture, savoir façonner des formes avec les feuilles des arbres, colorer les dents, la peau, faire de la musique avec des verres d’eau, pratiquer la sorcellerie, mélanger des parfums, tisser, réciter des mots difficiles à prononcer, savoir reconnaître l’or et l’argent, avoir une connaissance en matière de combats de coqs, parler en langage des signes, connaître la récitation en groupe, connaître le jeu de dés, l’art du déguisement, le massage, apprendre à parler aux perroquets, etc…


Style de vie du citadin :

son emploi du temps, ses divertissements.


Raisons pour prendre la femme d’un autre :

on distinguait à l’origine 4 types de femmes : les femmes mariées, les jeunes filles vierges, les femmes adultères, les courtisanes. Avec les autres types  rajoutés, dont l’être de troisième nature, le total est  devenu  9


Rôle des serviteurs et messagers de l’homme yoga in Brussels Iyengar


2ème livre, sur l’union sexuelle :


Typologie sexuelle d’après 3 critères :

la taille du sexe (masculin et féminin), l’endurance dans l’acte sexuel, le tempérament sexuel. Dans chacune des trois catégories on compte 9 formes. Donc 27 pour l’homme, et 27 pour la femme, soit 27x 27 = 729


Types d’amour, relevant de :

l’habitude, l’imagination, la foi, la perception d’objets extérieurs  4


Types d’étreintes, sur la base de 4 :

en touchant, en meurtrissant, en se dénudant, en compressant 12. « On prétend que les préliminaires de l’union sexuelle comportent 64 éléments, probablement parce que leur description est faite originellement en 64 chapitres. »


Types de baisers 17

Griffures, égratignures avec les ongles : 8 critères parmi lesquels les formes des marques qui en résultent : celles qui donnent la « chair de poule », demi-lune, cercle, ligne, griffe de tigre, patte de paon, saut de lièvre, feuille de lotus bleu.

Morsures  16  (en comprenant également les griffures et morsures)


Coutumes sexuelles des femmes selon les régionsVatsayayanas-KamaSutra-052


Positions sexuelles, selon les buts recherchés  17


Actes sexuels particuliers :

homosexualité masculine et féminine, unions sexuelles en groupes, positions ressemblant à des positions pratiquées par les animaux domestiques et sauvages et les oiseaux  6


Coups et gémissements qui les accompagnent :

l’auteur énumère les différentes parties du corps qui peuvent être frappées : épaules, tête, entre les seins , dos , entre les jambes , sur les côtés .  4 combinaisons sont ajoutées : avec le dos de la main,  avec la main ouverte,  avec le poignet,  avec la paume de la main. Le total est 24, nombre auquel il faut ajouter 4 autres variétés dans le Sud de l’Inde.


Femme jouant le rôle de l’homme (3 mouvements supplémentaires) 3


Caresses de l’homme (10) Yoga Iyengar Integral in Brusssels


Coït supérieur (fellation) :

réservé aux personnes de la  3ème nature – type femme et personnes de la 3ème nature – type homme 8


Début et  fin de l’acte sexuel


Différentes sortes d’union sexuelle :

passionnée, nerveuse, artificielle, par transfert, avec un  vulgaire serviteur, avec un paysan, par amour spontané  7


Querelles des amoureux : (à cause de la jalousie) : conseils sur l’attitude à adopter.


3èùe livre, sur les jeunes filles vierges :

Comment courtiser la jeune fille

Comment contracter les alliances

Comment gagner la confiance d’une jeune fille

Comment faire des avances à une jeune fille

Interprétation des gestes et signes de la jeune fille

Les différentes avances qu’un jeune homme fait et leurs significations

Les avances qu’une jeune fille fait à celui qu’elle veut épouser

Les avances qui séduisent une jeune fille

Moyens détournés pour se marier


4ème livre, sur les femmes mariées :

La vie d’une épouse unique

Différents comportements de l’épouse durant l’absence de son mari

Comment il prend une seconde femme si l’épouse est frigide, si elle n’est pas heureuse en amour (sexuel), si elle tombe continuellement enceinte, si elle ne donne naissance qu’à des filles ou si l’homme est volage.

Comment l’épouse la plus âgée s’occupe de la nouvelle épouse

Comportement de la jeune épouse envers l’aînée

Union avec une femme qui a déjà été mariée ou une veuve

Description de l’épouse qui n’est pas heureuse en amour (sexuel)

Vie des femmes du harem

Conduite d’un homme qui a plusieurs femmes


5ème livre, sur les femmes des autres hommes :

Sur la nature des femmes et des hommes

Sur les causes de la résistance des femmes à se donner à un autre homme qu’à leur mari

Les hommes qui ont du succès auprès des femmes

Femmes « faciles »

Différentes manières de devenir intimes avec les femmes des autres

Comment faire des avances

Comment tester les sentiments de l’épouse d’un autre

Devoirs d’une messagère

Vie sexuelle des hommes politiques

Vie des femmes du harem

Garde des femmes


6ème livre, sur les courtisanes :

Comment les courtisanes choisissent un amant : celui à prendre, celui à ne pas prendre.

Prendre un amant après s’être renseignée sur lui

Comment rendre l’amant amoureux sans s’attacher à lui

Moyens de soutirer de l’argent à l’amant

Signes qui montrent que la passion de l’amant décroît

Manières de ridiculiser l’amant

Différents cas où la courtisane retourne avec l’un de ses anciens amants

Différentes sortes de gains et profits : or, argent, et usage des gains : construction de temples, jardins, autels du feu…dons aux brahmanes.

Calculs des gains et pertes, conséquences et doutes : mérites religieux accumulés (dharma) gains (artha), plaisir (kāma).

Différents types de courtisanes (9) : servante porteuse d’eau, servante en général, libertine, femme débauchée, danseuse, artiste, celle qui est décrépite, celle qui vit de sa beauté, la courtisane de luxe.


7ème livre, sur les pratiques secrètes

Comment être heureux en amour (sexuel): techniques non usuelles, recettes magiques spéciales (pour ceux et celles qui n’ont pu y arriver en suivant les méthodes des premiers livres) : recettes diverses, onguents et maquillages, port d’amulettes…

Comment réduire quelqu’un à sa merci : recettes d’onguents à appliquer sur le pénis.

Stimulants pour la virilité : recettes culinaires ; aliments à consommer.

Comment réveiller la passion : énumération de différents godemichés : en or, en argent, en cuivre, en fer, en ivoire, en corne de buffle, en étain, en plomb ;  les concombres, les tiges de lotus, les morceaux de bambou, graissés avec de l’huile de sésame et diverses décoctions. Enumération de fourreaux pour augmenter le plaisir de la femme. Description détaillée des piercings du pénis.

Pour augmenter la taille du pénis et du vagin : diverses préparations à appliquer, frotter…(à base de plantes et autres) : pour augmenter la libido de l’homme, pour élargir ou rétrécir le vagin.

 

« Pulsion shastrique » et réalisme

bhubaneshwar XII


Cette abondance d’énumérations illustre le goût indien pour l’esprit classificatoire et la systématisation présente dans tous les traités d’ordre scientifique. Ce goût pour la systématisation s’accompagne régulièrement en Inde d’énumérations et de dénombrements. Plus que de goût, on peut se permettre de parler de « pulsion », de « pulsion shastrique ». Ces techniques didactiques, et d’ailleurs aussi mnémoniques, relèvent des habitudes et des méthodes utilisées par les pandits. En effet, les auteurs des grands traités scientifiques en sanskrit sont pour la plupart des brahmanes, ceux-là même qui ont été et sont encore formés de père en fils depuis des générations, « dépositaires » du sacré et du rituel depuis des millénaires. yoga Iyengar


Les nombres font référence, bien entendu, à une symbolique. Dans le Kāmasūtra, les nombres récurrents sont principalement : 7/16/24/27/36/48/64/72. Mais l’énumération s’accompagne toujours d’une « ouverture », d’une autre possibilité. Le nombre est donné, mais, aussitôt, l’auteur le déclare non définitif et entraîne le lecteur vers l’illimité. Tout semble être dénombré dans une certaine relativité. L’un des critères les plus courants est la multiplication des pratiques selon les  régions de l’Inde, les époques, les auteurs (7 auteurs en l’occurrence). Par exemple, dans le livre II, chap. 7, « coups et gémissements », V signale que les rôles de celui qui est frappé peuvent alterner. Ce qui fait une combinaison multipliée par 2. « Finalement, dit-il,  ces méthodes ne doivent pas être utilisées si elles s’avèrent dangereuses ». Dans tous les cas il insiste sur le fait qu’il faut éviter les abus. Et, plus loin encore, il écrit : « Les techniques sexuelles ne peuvent pas être utilisées tout le temps, ni sur toutes les femmes. La méthode doit être choisie en fonction de la partie du corps, la région, l’époque. » (livre II, fin du chap. 7) (Il multiplie ainsi par 3 le nombre donné initialement dans l’énumération).


Cette souplesse d’utilisation des préceptes du plaisir est conforme à l’usage shastrique. La dérogation à la règle, en matière de droit par exemple, est également inventoriée dans les traités. On stipule bien que les prescriptions inventoriées dans le Dharmaśāstra, « Traité du dharma  », le plus important traité juridique ne peuvent être rigoureusement appliquées à notre époque, puisque nous sommes dans l’âge kali, l’âge « terrible », le dernier âge cosmique, celui de la décadence, et on prévoit des « dérogations pour l’âge kali ».


Vātsyāyana, dans le même esprit, se conforme aux règles, mais il en limite la rigueur et l’application. Dans le livre II (II.2. 30-31), il dit : « Quelques étreintes sexuelles ne sont pas dans ce texte, mais elles intensifient aussi la passion. Celles-là, aussi, peuvent être utilisées pour faire l’amour, mais seulement avec soin. Le territoire des textes s’étend seulement aussi loin que les hommes ont des appétits médiocres, mais quand la roue du désir est en plein mouvement, il n’y a ni texte ni ordre ». Et il ajoute : « Relativement à ces choses, il ne peut y avoir ni énumération, ni table des matières. Pour ceux qui s’unissent dans l’extase sexuelle, la passion est ce qui dirige les actes. Les émotions et les fantasmes réunis en un instant dans le chaos sexuel ne peuvent être imaginés, même dans les rêves. »


Le système sāmkhya


Le mot « nombre » se dit en sanskrit sāmkhya (avec un a bref). Sur ce substantif, on forme un adjectif, sāmkhya, « qui concerne le nombre et le calcul » (avec un a long). Cet adjectif, à son tour substantivé, désigne l’un des 6 systèmes de philosophie que dénombre la tradition, les 6 principaux darśana, « points de vue » sur la réalité : pūrvamīmāmisā (exégèse védique), uttaramīmāmisā (exégèse védantine), sāmkhya (dénombrement des constituants cosmiques et psychiques de tout ce qui existe), yoga (discipline pour joindre et équilibrer les constituants psychiques et assurer leur lien avec un principe supérieur), nyāya (logique), vaiśesiika (étude des divers aspects du manifesté). yoga Iyengar in Brussels


On considère le sāmkhya, « la connaissance énumérative, la théorie » et le yoga, la « pratique de concentration », comme complémentaires. Le sāmkhya énumère les éléments de la nature humaine, et décrit comment ils se séparent dans l’état de délivrance ; le yoga, lui, traite de la dynamique de cette séparation (pratiques techniques pour atteindre la délivrance. D’après le sāmkhya, la monade (purusa, « homme ») est l’entité vivante qui se dissimule derrière et dans les métamorphoses de notre vie enchaînée. Le nombre des monades dans l’univers est infini, cette monade est sans forme ni contenu, éternelle, permanente, sans parties ni divisions, infinie. Le purusa,  l’ « homme », est innombrable en ses manifestations : il y a autant d’âmes que de corps, toutes semblables, omniprésentes. Cette dialectique de l’un et de l’infiniment nombreux remonte à une époque ancienne. Le sāmkhya est une explication évolutive du monde ; par une classification rationnelle qui a influencé à la fois le Védisme, le Bouddhisme et le Jaïnisme. Ce système fixe la théorie des « 25 principes » (tattva, « réalité »), allant de la Terre (n°1) à la délivrance (n° 25). Selon cette doctrine réaliste à tendances scientifiques, le monde est sur un pied d’égalité avec le principe spirituel : Esprit et Nature forment le couple éternel.


Le goût des nombres et des grands nombres


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Le mot sāmkhya (depuis la Śvetāśvatara-upanisiad) signifie « ce qui repose sur le nombre (sāmkhya) ». Il désigne aussi le calcul. Il est employé pour désigner le système arithmétique tout entier. La spéculation numérique est une pratique ancestrale en Inde, elle remonte à l’époque védique. Les Indiens succombent au vertige des grands nombres. Il existe en sanskrit des termes spécifiques pour désigner les puissances de 10, comme 100 millions (arbuda), par exemple, alors qu’il n’existe pas de nom dans la science grecque au-delà de 10 000. L’autel védique était construit avec 10 800 briques, comme le précisent les Śulvasūtra, les « Aphorismes du cordeau », traité de géométrie qui fixe les mensurations de l’aire sacrificielle et de ses autels. Le Lalitavistāra (IIIe s. de notre ère ?), le « Développement des jeux » de Bouddha, décrit la formation du futur Bouddha : la numération, les nombres et l’arithmétique sont les disciplines les plus importantes parmi les 72 arts que les boddhisattva doivent connaître. A 8 ans, le jeune prince Siddhārtha, connaissait par cœur le nom des nombres jusqu’à 100 000 (10 à la puissance 5). Cet usage des nombres a aussi pour fonction de favoriser la mémorisation. En effet, la révélation des textes sacrés et par la suite la tradition en Inde (épopée et mythes) se sont transmises oralement. La récitation mécanique des stances et des formules sacrées est, depuis le IIe millénaire av. J. C., une pratique courante. Il existe à cet usage des textes spécifiques, des kārikā, « versets mnémoniques », comme les Sāmikhyakārikā (vers le IVe s ap. J.C.), « Versets mnémoniques du sāmkhya ».


Au-delà des puissances de 10 inventoriées, on conçoit, logiquement, le contraire du mot sāmkhya, le mot asāmkhya, «  l’indénombrable ».  asamiikhya, c’est « Le compte de toutes les gouttes de pluie qui en 10000 ans tomberaient chaque jour sur l’ensemble des mondes ». Il est parfois employé dans la cosmogonie brahmanique pour désigner la durée du jour du Dieu Brahmā, c’est à dire 4 320 000 000 années humaines (On compte les 4 âges cosmiques en jours de Brahmā – nous sommes actuellement dans le quatrième). Dans la Bhagavad-Gītā, l’indénombrable correspond à la durée de vie de Brahmā, soit 311 040 000 000 000 années humaines. Mais, bien sûr, les pandits s’efforcent de reculer cette valeur d’asāmkhya. Un autre texte fixe cette limite à la valeur de 10 à la puissance 12 , 1 000 000 000 000, en donnant au nombre le nom de ananta, « infini ». Dans la grammaire de Kācchāyana, le nombre a la valeur de 10 millions à la puissance 20  (10 à la puissance140). Les Indiens ont conçu très tôt l’infini mathématique. C’est sans doute en voulant repousser les limites de l’impossible à dénombrer, par l’intermédiaire du concept de l’asāmkhya, qu’ils ont fini par atteindre celui de l’infini. yoga


Cette habileté à manier les grands nombres est si frappante qu’elle a conduit, bien loin de l’Inde, Jean de Séville, au début de son Liber algoarismi de practica arismetrice (1150 ap. J.C.) , à rendre hommage à la subtilité indienne :  « Un nombre est une collection d’unités : parce qu’elle continue à l’infini (car le multiple croît à l’infini), les Indiens, dans leur extrême ingéniosité, ont enfermé cette multiplicité infinie dans de certaines règles et de certaines limites, afin que de l’infini soit tirée une science définie, et que la loi très ferme d’un certain art empêche la fuite de ces choses subtiles ». yoga


Ce goût du comptage se complète, en Inde, de celui de la démultiplication. Les différentes formes que revêt le sacré (dieux et déesses aux multiples formes, avatars, dieux et démons aux multiples têtes, bras et jambes…) relèvent de cette conception selon laquelle l’un, l’absolu, « inqualifié », impensable et indicible, se manifeste dans ce monde sous diverses formes. Le même type de raisonnement sert à expliquer le polymorphisme du divin, ou la pluralité qui ramène à l’unité. Les sages, auteurs des Upanisiad, décomptent les dieux de la manière suivante : le nombre de dieux passe de « 303 et 3003 » à « 33 » puis « 6 » puis « 3 » puis « 2 » puis « 1 et demi » et finalement « 1 ») (Brihadāraniiyaka-upanisiad, 3e leçon, IX). Cette fois, il s’agit bien du passage de la pluralité à l’unité : le texte suggère, d’ailleurs, que toute cette énumération relève du jeu (« 1 dieu et demi » !). Qui dit calcul dit jeu (le mot latin calculus, « petit caillou », évoque ces petits cailloux plats dont les romains se servaient pour compter). La fonction ludique et fantasmagorique de l’énumération est bien mise en évidence ici, dans ces textes réservés aux brahmanes philosophes, professionnels du sacré, qui étaient déjà maîtres de la rhétorique dès le VII s. av. J.C.. Dans une telle démarche, il devient dès lors impossible de distinguer le plausible de l’incroyable, le réel de l’imaginaire. Et pourtant le nombre fixe, et fige. L’apparente précision donnée par le nombre vient en effet renforcer l’apparente qualité scientifique de l’étude.


Le Kāmasūtra est en définitive un texte qui, s’inscrivant dans la plus pure tradition scientifique et spéculative des śāstra, participe à la réalisation du dharma d’ordre universel par la pratique du dharma d’ordre personnel. Le but final recherché par la « réalisation » dans le plaisir est le dépassement des trois buts, pour l’accès à la délivrance du cycle des réincarnations. L’harmonie, l’équilibre de type dharmique est accessible par la maîtrise de la science du plaisir, telle que l’a compilée et exposée Vātsyāyana. Le texte se termine d’ailleurs par ces mots : « L’homme qui préserve l’équilibre entre dharma, artha et kāma, connaît le sens réel de ce texte et conquiert la maîtrise des sens. Prenant en considération le dharma et l’artha, homme habile et connaisseur de l’un et de l’autre, il n’est pas esclave de la passion et obtient la réussite en amour » (Kāmasūtra, VII.2. 58, 59).

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From : Elizabeth Naudou, «Le Kāmasūtra et la « pulsion shastrique » en Inde», Colloque Traduire l’amour, la passion, le sexe, dans les littératures d’Asie : Aix en Provence, Université de Provence, 15-16 décembre 2006 .

 

 


 

 

 

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